Contexte historique et socialTekstiversio

Le fondement du régime étatique de tout pays se trouve dans la structure de la société et dans le vécu politique de la Nation. Ce sont eux qui déterminent les dimensions conflictuelles pertinentes, le contenu et l’intensité du conflit et de la concurrence, et qui délimitent les options de la structure étatique. Document juridique et politique, la Constitution est tributaire du monde des valeurs, des principes et des théories hérités de l’environnement culturel et des calculs politiques de ceux qui l’ont rédigée. Elle transmet vers le futur la marque des circonstances régnant à l’époque où elle a été adoptée, et, quand le monde extérieur évolue, il se produit une situation de tension entre le cadre normatif et la réalité politique qui tend à le faire éclater.

Si l’on pense à l’évolution du pays vers une société égalitaire et un État démocratique, il faut se féliciter que la nation finlandaise ait toujours été d’une structure relativement uniforme ; on n’y trouvait pas des antagonismes ethniques, culturels, religieux ou linguistiques instaurant des frontières très marquées à l’intérieur de la communauté et porteuses de conflits d’intérêt ressentis comme des questions morales difficiles à résoudre. Il y a certes eu un antagonisme linguistique entre finnophones et suédophones, mais il a pu être canalisé à une époque relativement précoce sous forme d’un problème de minorités, qui a été résolu de façon heureuse, et dont la signification politique a ainsi, au cours d’un demi-siècle, été mineure.

En revanche, la division en classes fondée sur le statut socio-économique a été très marquée dans la société finlandaise, et a joué un rôle politique important. Dans une phase critique de l’évolution de l’État vers un État libre, cet antagonisme a culminé dans la guerre civile de 1918, après quoi il a ouvert une fissure entre classes, fissure traversant le secteur professionnel, économique et culturel — la classe ouvrière organisant ses activités dans des organisations et des institutions parallèles propres. Le conflit a fait que la formation des partis a été très liée à la division en classes, encore que l’accent mis sur la division en classes dans la politique soit également une conséquence de l’homogénéité des sociétés nordiques dans d’autres secteurs. L’antagonisme entre citadins et ruraux et la forte position du parti agrarien ont adouci la division des fronts et ont évité que les antagonismes de classe ne prennent le dessus dans la vie de l’État. Avec l’évolution de la structure de la société, le modèle de comportement politique fondé sur la division en classes est d’ailleurs devenu moins marqué à partir des années 1960. Au début du troisième millénaire de notre ère, la Finlande apparaît dans le groupe des États ouest- européens comme une communauté politique fortement consensuelle.

Le fondement historique qui étend son influence jusqu’à l’époque moderne est l’idée scandinave d’autonomie et l’idéal scandinave de l’État de droit. Les racines de l’organisation politique des Finlandais sont à rechercher dans les communautés villageoises autonomes nées spontanément et sur une base locale dès l’époque préhistorique. À partir de là, la représentation populaire s’est étendue au moyen âge au niveau provincial et national, bien que le droit de participer à l’élection de représentants ait été fort limité jusqu’au début du XXe siècle — en raison de la situation à la fois intérieure et extérieure. L’exigence selon laquelle la loi lie non seulement les citoyens mais également ceux qui exercent le pouvoir public, depuis le bas de l’échelle jusque tout en haut, a pris une force nouvelle lors des années d’oppression (1899 – 1905) de la fin de l’époque de l’autonomie, alors que les Finlandais défendaient leur constitution propre et leur système juridique contre l’exercice arbitraire d’un pouvoir venu de l’extérieur. Un légalisme très prononcé marque depuis cette époque les choix de rôles des autorités et le comportement des citoyens. En Finlande, la Constitution elle aussi est très visible et très « catégorique » : on la lit volontiers comme elle est écrite.

Pendant un siècle, de 1809 à 1917, la Finlande fut un État autonome faisant partie de l’empire russe. L’évolution qui s’est faite à cette époque présente des caractéristiques contradictoires. D’un côté, l’édification de l’État et de la Nation progressèrent de façon significative durant cette période. Grâce à un système de représentation et à une administration centrale propres, et dans le cadre du système juridique distinct hérité de la Suède, les Finlandais avaient la mainmise dans tous les secteurs sur les responsabilités essentielles concernant la gestion de leurs propres affaires. Aussi, quand le pays devint indépendant en 1917, pratiquement toutes les structures nécessaires à une vie étatique autonome existaient déjà : communautés d’autogestion locale, administration régionale, parlement national, gouvernement, organismes d’administration centrale, tribunaux et partis, ainsi qu’une société civile dotée d’un réseau associatif qui ne cessait de se renforcer. La seule chose qui manquait, c’était un chef d’État. À partir de la moitié du XIXe siècle, la conscience nationale culturelle s’était elle aussi renforcée rapidement, dans l’esprit des liens qui s’étaient conservés avec l’ouest, de sorte qu’au niveau des attitudes également toutes les conditions étaient réunies pour une autogestion étatique complète déjà bien avant que celle-ci ne devienne d’actualité.

La dépendance envers la Russie gouvernée autocratiquement plaçait des obstacles considérables sur la voie vers un développement démocratique. D’une part, elle freinait la participation et la mise en œuvre des réformes concernant les libertés civiles, et dans le même temps elle entretenait des structures autoritaires dans la culture politique de la nation, structures dont les éléments fondamentaux étaient d’une part la forte autorité individuelle du prince et d’autre part une bureaucratie collective et impersonnelle. Les grandes réformes démocratiques ont ainsi été faites en Finlande à des époques de transition, à des moments où de grandes masses ont voulu se démarquer des circonstances régnantes. Cela réussit une fois déjà avant l’indépendance, en 1906 – 1907 : dans un contexte frisant l’insurrection populaire, le pays bascula d’une représentation à quatre chambres fondée sur les quatre états de la société à un parlement monocaméral élu au suffrage universel. Une telle évolution n’était pas chose fréquente dans le monde d’alors.